Discours de Homayra Sellier, Présidente d’Innocence en danger à l’inauguration d’Innocence en danger à Toulouse.
Tout d’abord, je tiens à vous remercier d’être tous ici ce soir, grâce aux efforts des membres du bureau d’ Innocence en danger de Toulouse, je voudrais parler de Sylviane Ainardi, député européenne jusqu’en 2003, qui pendant son mandat a beaucoup fait pour la défense et grâce à qui nous avons pu nous exprimer à deux reprises au Parlement Européen.
Sylviane nous a offert l’immense cadeau d’accepter de travailler avec nous et aux côtés d’ Anne Piris, autre heureuse rencontre dans la vie d’ Innocence en danger et ensemble de créer nos bureaux ici.
Elles ont pris l’ initiative de nous réunir à Toulouse, pour nous permettre de vous présenter Innocence en danger.
Je suis Homayra Sellier, Présidente et fondatrice d’ Innocence en danger, Mouvement Mondial de Protection et Défense des Enfants contre l’ abus et l’ exploitation sexuelle.
Innocence en danger est né en janvier 1999, suite au démantèlement d’un réseau pédo-criminel qui opérait sur internet.
Avant tout, il faut démystifier et décharger le mot “réseau” qui, en soi, n’est ni négatif ni positif. On peut en toute légitimité parler de réseau lorsque deux personnes ou plus vivent par exemple les mêmes activités.
Voici quelques mots sur le Réseau “Wonderland”, celui dont le démantèlement a donné naissance à Innocence en danger.
C’était en 1998, une affaire qui a défrayé la chronique. L’affaire avait commencé en 1996 à San José-Californie, lorsque des policiers américains ont découvert les activités de pédophiles qui filmaient et diffusaient via le Web, des viols et des tortures d’enfants, en direct, sous le nom de réseau de “Orchid Club”.
Parmi les membres et les abonnés de ce club, figurait un anglais qui était déjà à l’origine de la création d’un autre réseau beaucoup plus vaste et connu sous le nom de “Wonderland”.
Le 2 septembre 1998, après un an et demi d’investigations policières, 96 personnes ont été arrêtées dans 12 pays dans le cadre d’une opération baptisée “Cathédrale”.
Des centaines de milliers de vidéos, de disques durs et d’images pédo-pornographiques ont été saisis, en tout, près d’un million de photos et plus de 122 victimes. Pour devenir membre de “Wonderland”, les intérêssés devaient fournir 10.000 photos de ce type!
Des ressortissants de 46 pays ont été identifiés, cette affaire et son démantèlement fut le premier exemple d’une action de grande envergure, ainsi que de la coopération entre les polices de 12 pays et l’aide d’ Interpol.
A la minute près, cette opération permit l’arrestation simultanée des inculpés et ce, partout dans le monde, ne leur laissant aucune chance de se prévenir entre eux. Les peines et sanctions des accusés ont beaucoup varié d’un pays à l’autre. Dans de nombreuses juridictions, il me semble que les juges n’ont pas compris la gravité des faits et de ce qu’ils voyaient.
Dans un autre dossier similaire, les deux juges en charge ont fait cette réflexion étonnante: ”Nous avions l’impression de devoir juger des personnes pour des cas où il n’y avait pas de victimes!!!!”
D’ou la nécessité de rappeler que “derrière chacune de ses images, se trouve un véritable enfant en chair et en os”.
Les premières révélations qui permirent aux policiers de débuter l’enquête, furent celles d’une jeune écolière qui a raconté comment le père de son amie d’école, chez qui elle avait passé le week-end l’a réveillée en pleine nuit, pour l’entraîner dans autre pièce, où il l’a violée devant la caméra de son ordinateur, tout en conversant avec d’autres personnes connectées sur le réseau.
Cette petite fille a eu le courage d’en parler à sa mère et la chance que sa mère l’ait crue, et encore plus de chance que les policiers l’entendent et commencent l’enquête!
Depuis avril 2000, Innocence en danger est une Association loi 1901, indépendante de tout organisme.
Nous avons constitué d’autres bureaux en dehors de ceux existants en France, deux en Allemagne, une Fondation en Suisse et sommes en train de constituer nos bureaux aux États Unis et au Canada.
Nous ne nous substituons à aucun moment aux enquêteurs, aux policiers et aux juges. Notre mission est la défense et la protection des enfants dont les familles font appel à nous et sommes heureux de nous mettre à la disposition des forces de l’ordre et des enquêteurs lorsque nous y sommes invités.
Nos principaux axes d’activités sont :
- L’accompagnement et le soutien des enfants et de leur famille protectrice, au cours des démarches juridiques et médicales, dans la mesure de nos droits et de nos possibilités.
Les frais de défense d’un dossier où la victime est mineure peuvent être importants, selon la durée des procédures (souvent très longues) avant d’arriver à une décision. Parfois, il faut pouvoir assurer la prise en charge de plusieurs avocats (civil, pénal) et les mécanismes d’aide juridictionnelle ne répondent pas toujours aux besoins des dossiers. Souvent les adultes protecteurs se trouvent rapidement démunis et n’ont plus les moyens de couvrir les frais de justice.
Or, un enfant qui n’est pas bien défendu est un enfant qui perd tous ses droits.
Les dégâts et les séquelles causés sont d’autant plus difficile à s’adoucir.
- Accompagnement et aide pour les prises en charge médicale et psychologique:
Notre expérience de terrain depuis 6 ans, nous a appris l’importance de pouvoir mettre à la disposition des enfants tous les moyens médicaux, aussi bien physiques que psychologiques, dans l’espoir d’une reconstruction.
Or, si des mesures de suivi et de prise en charge médicale existent pour les abuseurs, elles n’ existent pas pour autant pour les enfants victimes et peu sont à la hauteur de leur mal être et de leurs besoins, en qualité comme en durée.
- La réalisation d’outils technologiques:
Innocence en danger travaille avec une unité de développeurs, de techniciens et d’informaticiens dans l’ étude, l’ élaboration et le développement de logiciels de protection destinés aux enfants, aux parents et aux éducateurs.
Cette unité comprend des personnes dont le savoir informatique a été mondialement reconnu, notamment au sein d’ Interpol, du FBI et des instances gouvernementales, en France comme ailleurs.
Les produits créés par ces organisations sont destinés avant tout aux forces de l’ordre et aux enquêteurs.
Nous avons également grâce à leur générosité et leur professionnalisme, mis au point de nouveaux outils destinés au grand public, et pu lancer ces logiciels dans un premier temps, au niveau national et prochainement au niveau international.
Notre outil de contrôle parental d’activité “LCPA” se trouve maintenant “en ligne” accessible à tous sur www.lcpa.fr, mais devrait, à titre d’ exemple, être installé d’office sur tous les postes informatiques à l’usage des enfants.
- La sensibilisation et la mobilisation de l’opinion publique, et des acteurs économiques, politiques et sociaux, à travers nos conférences, colloques et forums que nous organisons un peu partout dans le monde.
- Depuis 2 ans nous travaillons sur un programme de la “résilience” , mot cher au Docteur Boris Cyrulnik, je le cite :
» On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses et se faire une vie d’homme malgré tout. Le malheur n’est jamais pur, pas plus que le bonheur. Un mot permet d’envisager notre manière de comprendre le mystère de ceux qui s’en sont sortis. C’est celui de “résilience” , qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. En comprenant cela , nous changerons notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance , nous cherchons la merveille…
…Si au delà des situations on voit les hommes , si au delà des incapacités on voit les potentialités , alors on est sur le chemin de la résilience ».
Nous travaillons également aux côtés d’autres Associations
pour que:
1- L’ inceste figure dans le code pénal:
Il s’agit de l’un des engagements du Garde des Sceaux, pour qui, (je le site): “il s’agit d’une bizarrerie juridique, un vide auquel il fallait remédier, le projet de loi qui devrait être prêt en cette début d’année”. Selon Dominique Perben, “l’inscription de l’inceste dans le code pénal constituera une clarification importante pour permettre une prise de conscience de l’abomination et de la destruction que représente l’inceste pour l’enfant”.
Cette disposition n’entraînera pas le création d’un nouveau crime ou délit, simplement il ne sera plus nécessaire de faire la démonstration du non-consentement du mineur.
2- La mise en place d’unités d’accueil pour les enfants, médico-judiciaire et multi-disciplinaire, soit faîte, c’est à dire des lieux d’écoute et de soins regroupant des médecins et des enquêteurs spécialement formés qui procéderons à l’enregistrement du témoignage de l’enfant au plus vite après les faits et dans de meilleures conditions.
3- Une réflexion soit faîte sur le problème de la “récidive” :
En 20 ans les condamnations pour agressions sexuelles sur mineurs ont augmentés de 200%, les peines de prison se sont alourdies, mais l’ enfermement ne résout pas tout, 25% des détenus le sont pour délits et crimes sexuels.
Souvent une bonne conduite carcérale n’est pas le signe qu’ils se sont amendés, ni un gage de leur ré-insertion.
Le fait est qu’il n y a pas d’enfants en prison.
Or, dans bon nombre de dossiers, nous avons à faire à des êtres qui, bien qu’ils aient déjà un passé pédophile, se voient dans l’inconscience générale, affectés à des postes où ils sont directement en contact avec des enfants, comme c’est par exemple le cas dans cette affaire qui sera développée par la suite, par Eric Reynaud, je veux parler de l’affaire Keizermetz:
Un homme qui pendant plus de 25 ans de carrière au sein de l’éducation nationale, a violé une soixantaine d’enfants et qui pour toute sanction, n’a fait que changer d’établissement, tout en restant instituteur !
Les cas de récidive chez les délinquants sexuels sont de l’ordre de 10 à 30 %, même si je pense qu’en cette matière tout discours “généralisant” ne peut qu’être que faux, les exemples eux ne manquent pas!
Un instituteur de 67 ans, de la région de Saint Malo, a avoué 65 agressions sexuelles sur mineurs et avait déjà été convoqué en 1998, suite à une mise en cause par un enfant.
Entendu par les gendarmes, il avait à l’époque, nié les faits, et l’affaire n’avait donc pas eu de suite… Les élèves se sont tus, et comme ses collègues n’avaient rien vu, ni su, il est donc resté à son poste!
Ou encore le cas de ce violeur de Lorraine multi-récidiviste, qui avait écopé d’une peine de 7 ans en 1986, pour enlèvement et attentat à la pudeur sur mineur. Libre 2 ans plus tard, il récidive en 88 et puis en 89!
A nouveau, en 1990, il est condamné à 8 ans de prison, plus les 17 ans de réclusion criminelle par une autre juridiction pour viols. Il n’aurait jamais du sortir de prison avant 2016, or il a bénéficié d’une remise de peine et d’une confusion de peine. Il a donc été remis en liberté en février 2003 et a recommencé ses crimes quelques mois après.
4- D’ où notre soutien au projet de Loi pour le renforcement des peines, mais également pour rendre incompressibles et imprescriptibles les peines prononcées pour meurtre ou assassinat de mineur, accompagné ou précédé de viol.
Par exemple, dans l’affaire Fourniret, deux meurtres pour lesquels il y aurait prescription:
Comment dire aux parents de Fabienne, dont le dossier s’était soldé par un non lieu en 1993, bien que Fourniret ait avoué le meurtre de leur fille, mais la justice n’en fera rien!
Idem, dans le dossier de Jeanne Marie, affaire qui avait été classée en 1989, dont l’assassinat fait partie des aveux de Fourniret.
Je voudrais dire quelques mots au sujet de dossier d’ Outreau:
après des semaines d’audiences , comme beaucoup d’autres, j’ai eu l’impression d’un magnifique gâchis! Beaucoup de tristesse, mais surtout et avant tout beaucoup de craintes.
On s’en souvient, tout a été dit sur le naufrage judiciaire, l’incompétences des uns, des autres, les manquements des services sociaux, les dysfonctionnements de tel et tel service, cependant, je n’ai pas entendu, ni lu de vrais mots de compassion et de soutien pour ces enfants, qui, même si les adultes ont viré de camp plusieurs fois, changé du tout au tout à plusieurs reprises, eux ces enfants, ont tous bel et bien été violés!!!
Ils ont tous été habillement utilisés, de la façon la plus odieuse qui soit pour répondre aux pulsions perverses d’adultes, parmi lesquels se trouvaient leurs propres parents! C’était comme si tout à coup, tout le monde avait perdu sa sensibilité et tout se déroulait comme si ces enfants, qui ont vécu un véritable cauchemar dont on se ne réveille pas, étaient coupables de ne pas bien se tenir devant la cour!
Qui a cherché à comprendre comment en est-on est arrivé là?
Quels ont été les mécanismes qui ont conduit toute une famille dans l’horreur?
Comment se fait-il que personne n’ai rien vu pendant presque 4 ans, alors que ces enfants étaient violés 3 à 4 fois par jour par leur propre père, selon ses aveux, et que cette famille était suivie par les services sociaux?
Comment, réparer?
Qui va chercher à réparer les dégâts incommensurables d’un procès, au cours duquel ces enfants, issus d’une famille qui les a maltraités, se sont trouvés entre les mains de toute une série d’institutions qui les ont elles aussi maltraités, pour finir presque coupables?
Il ne faut surtout pas que la conclusion tirée de l’affaire Outreau soit cette question: faut croire oui ou non la parole de l’enfant?
Ce regard ne profiterait qu’ aux abuseurs d’enfants, car si leurs paroles n’a aucune valeur faute de preuves, que faire?
Lorsqu’on sait qu’il y a des attouchements qui ne laissent pas de traces, qu’une fellation n’en laisse pas non plus. Les coupables quant à eux, ont tout intérêt à tout nier, étant sûrs que de toute façon le doute pèsera sur la parole et les dires de l’enfant!
Je dirais pour conclure, qu’à mes yeux, la leçon à tirer de tous ces exemples est d’apprendre à écouter les enfants, au moment où il le faut , dans les conditions qu’il faut .
Les écouter sans en douter et tâcher de comprendre ce que les révélations faites par l’enfant signifient pour lui, quel traumatisme, quelle blessure masquent-ils?
Le chemin entre une vérité psychique et une vérité pénale peut être par moment long et difficile, néanmoins, il ne faut pas que la place et la parole de l’enfant y soit sacrifié.
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