AUTEUR : LE MONDE , LONDRES CORRESPONDANT
Simon Jenkins, chroniqueur au Guardian, parle de « frénésie qui ne sert ni les parents ni le cours de la justice ». Mais, à lire Mary Riddell dans L’Observer, « ce que la famille McCann redoute le plus, c’est la muselière de l’apathie ».
Comme l’indiquent ces deux commentaires diamétralement opposés publiés dans deux titres du même groupe (Le Guardian), l’énorme impact médiatique de la disparition le 3 mai de la petite Maddie, 4 ans, à Praia da Luz, un petit village de l’Algarve, au Portugal, prête à controverse Outre-Manche.
Depuis l’annonce de l’enlèvement de Madeleine McCann, la presse anglaise est déchaînée. Le sourire de la gamine aux grands yeux est omniprésent dans les médias. Les journaux ont dépêché une meute d’envoyés spéciaux au Portugal, transformant aussitôt en feuilleton cette tragédie qui suscite une émotion considérable au Royaume-Uni comme à l’étranger.
Le tabloïd News of the World, propriété du groupe Murdoch, tiré à 4 millions d’exemplaires, a ainsi offert une récompense de 1,5 million de livres en échange d’informations permettant de retrouver l’enfant. Le Sunday Mirror se félicite du rôle de sa journaliste, qui a contribué à la mise en examen d’un résident britannique, Robert Murat, le principal suspect à ce jour. The Sun, tiré à 3 millions d’exemplaires, offre à ses lecteurs un grand poster gratuit à l’effigie de la fillette. Un petit film a même été diffusé le 19 mai sur les deux écrans géants du stade de Wembley, à la mi-temps de la finale de la Coupe d’Angleterre entre Chelsea et Manchester United, demandant des informations sur Maddie. Plusieurs stars du football, dont le joueur portugais de Manchester United Cristiano Ronaldo, ont également lancé des appels, diffusés à la télévision, et apporté leur soutien public aux parents de Madeleine.
L’actualité pourtant très chargée – la succession du premier ministre Tony Blair, l’instauration du partage du pouvoir entre catholiques et protestants en Ulster… – n’a pas empêché la BBC, la télévision de service public, de mettre le paquet sur l’affaire.
Le présentateur vedette du JT de BBC 1, Huw Edward, a réalisé plusieurs plateaux en direct de la station balnéaire de l’Algarve. Sky News, propriété du groupe Murdoch, présent en force sur les lieux, affirme avoir enregistré une forte progression de son audience lors des deux premières semaines.
Le ruban jaune, la couleur primesautière et sentimentale choisie comme insigne de soutien, serait-il devenu le nouvel emblème d’un royaume généralement plus réservé dans l’expression de son désarroi ? Après tout, ce n’est pas la première affaire d’enlèvement et de meurtre d’enfant ou d’acte pédophile à laquelle on assiste outre-Manche. Du meurtre de James Bulger à l’assassinat de Damilola Taylor en passant par celui de Holly Wells et Jessica Chapman, les deux écolières de Soham, on frôle plutôt le trop-plein. Dans ce pays malade de la pédophilie, le déballage médiatique sur ce thème trouve un large écho.
A ce jour, la Grande-Bretagne compte plus de 100 000 agresseurs sexuels dûment recensés sur un registre officiel et surveillés en conséquence. En 2000, une campagne anti-pédophiles lancée par News of the World avait déclenché un véritable lynchage des délinquants sexuels.
C’est que le cas Maddie a tous les ingrédients d’un fait divers très vendeur, alors que la presse anglaise, malgré des tirages encore impressionnants, se vend de plus en plus mal. La famille McCann d’abord, qui évoque un modèle, plutôt chromo, de la bonne bourgeoisie professionnelle de province. Ce ménage modèle, avec trois enfants blonds, beaux, espiègles, ajoute une touche émotionnelle supplémentaire.
Autre facteur, l’utilisation habile des médias par les parents, Gerry et Kate McCann, passés maîtres dans l’art d’entretenir l’intérêt en créant fréquemment un événement sous les projecteurs. Au lendemain de leur périple, le 23 mai, au sanctuaire de Fatima, ils ont transmis aux journaux la dernière photo de Madeleine vivante. Si le couple limite ses interventions devant la presse, parents et amis se chargent d’informer les journalistes. De surcroît, les nouvelles technologies (sites Web, blogs et SMS) n’ont plus de secrets pour la génération des McCann. Le site Web lancé par la famille pour recueillir des informations et des dons a reçu, en 48 heures, plus de cinquante millions de visites, et l’argent continue d’affluer sur le « Fonds Madeleine McCann : remuer ciel et terre » créé pour la circonstance.
Aussi, le drame se déroule à l’étranger. Devant le manque de progrès de l’enquête, la couverture a pris progressivement une coloration xénophobe. Les tabloïds de Sa Majesté ont monté en épingle les carences de la police portugaise. « De ma vie, je n’ai jamais vu une scène d’un crime si mal sanctuarisée », s’insurge, par exemple, dans L’Evening Standard un ex-détective de Scotland Yard.
Des déclarations qui ont mis en émoi les responsables politiques portugais ainsi que ceux du tourisme. Ces derniers craignent que l’affaire de la disparition de la fillette n’écorne l’image de l’Algarve, la principale région touristique du pays. Les touristes britanniques représentent en effet près de 40 % de l’ensemble des nuitées en Algarve, une région connue pour ses plages de sable fin et ses maisons typiques blanchies à la chaux.
Une semaine après la disparition de la fillette, le gouvernement a ainsi décidé de reporter une opération de promotion de la région à Londres avec l’un des Portugais les plus connus outre-Manche, l’entraîneur du club de football de Chelsea, José Mourinho. « Le Portugal est l’une des destinations les plus sûres en Europe, et cette image va être écornée par cette affaire », a déclaré le ministre portugais de l’économie, Manuel Pinho.
Reste que la mobilisation médiatique en Angleterre est aussi le résultat de l’ »effet Diana », la douleur collective exprimée en 1997 lors de la mort de la « princesse du peuple ». Anthony Hear, professeur de philosophie de l’université de Bradford, dénonce « l’appétit vorace du pays pour le sentimental, le déni de la réalité qui affecte aujourd’hui tous les aspects de notre existence ».
A l’écouter, les Britanniques, de nos jours, privilégient le sentiment, l’image et la spontanéité au détriment de la raison, de la réalité, de la réserve. Un phénomène que cet ancien président du très distingué Royal Institute of Philosophy appelle péjorativement « l’émotionnellement correct ».
Marc Roche
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