AUTEUR : LE MONDE
Plus que tout, elle aime regarder les enfants jouer. A l’hôpital, où elle reçoit des familles migrantes venues du Maghreb, d’Afrique noire ou d’Asie du Sud-Est.
Nouvel ouvrage: Quand l’enfance est maltraitée
En Indonésie, au Guatemala, en Afghanistan, pays sinistrés par des catastrophes naturelles ou guerrières où elle se rend régulièrement dans le cadre de Médecins sans frontières.
Chez elle, à l’école, au hasard de la vie quotidienne, Marie Rose Moro observe les jeux des enfants. « Des objets énigmatiques qui disent autant de l’être que du groupe, de la filiation que des affiliations, du génie individuel que de la transmission du même » : autant dire de tout ce qui passionne cette psychiatre atypique, chef du service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui mène depuis quinze ans, au carrefour de l’ethnologie et de la psychanalyse, un travail thérapeutique unique en France.
Forte de cette expérience singulière, Marie Rose Moro pose un constat : on dit aimer les enfants partout, et partout on les expose à des violences, à des abandons, à des douleurs physiques ou morales. Là où ils sont rares et précieux, là où ils sont nombreux, là où l’éducation est sévère et là où elle est souple, partout on maltraite les petits, affirme-t-elle. Pourquoi une telle constance ? Sans doute parce qu’ils sont « maltraitables », au sens où ils sont « les derniers maillons de la chaîne humaine », dépendant des adultes non seulement pour survivre, mais aussi pour s’humaniser.
Et que « l’angoisse des adultes et des groupes face à cette mission conduit à de la destructivité lorsque la transmission dérape ». Une forme d’échec aux causes multiples – la guerre, la misère, la dépression, l’incapacité à surmonter ses propres traumatismes – qu’il importe de soigner, ou du moins d’adoucir. Donc, de comprendre.
Que devient pour Maryama, Bambara du Mali récemment arrivée en France, le désir d’enfant tel qu’il s’exprime en Occident ? Pourquoi Luluk, petit Indonésien rescapé du tsunami, retrouve-t-il la joie de vivre en ayant échappé à l’hospitalisation ? Si tant d’enfants de migrants, aujourd’hui en France, ne parviennent pas à s’adapter à l’école, n’est-ce pas aussi parce que l’école ne parvient pas à s’adapter à eux ?
Comment mieux aider les toutes jeunes mères à lutter contre la dépression du post-partum, qui peut durer des mois, voire des années, et dont le pourcentage est estimé à 10 % dans nos sociétés européennes ? Des questions que cette psychiatre, rompue à une pensée transculturelle fort éloignée des idées toutes faites, semble aborder avec naturel et confiance. Avec une forme de scepticisme également, qu’elle met au service de sa clinique quotidienne pour un avenir mieux métissé.
Car Marie Rose Moro, bien sûr, ne fait pas que regarder les enfants jouer. Elle les écoute aussi, ainsi que tous ceux qui les font grandir. En bonne disciple de Serge Lebovici, grand psychanalyste d’enfants dont elle fut l’élève, elle reste persuadée que « le bébé est une personne », et que les traumatismes subis au plus jeune âge ne sont pas assez pris en compte, ni par la société ni même par les professionnels de l’enfance. Convaincue qu’il existe « un savoir universel sur le trauma, sur les enfants, sur la construction de la parentalité », elle témoigne par le récit de son expérience comme par ses convictions qu’il faut soigner « malgré tout ».
Même si c’est trop peu, même si c’est hors de chez soi ou de sa propre culture, « en respectant les différences, sans se laisser anéantir par elles, sans devenir impuissants ». Son livre est à son image : convaincant, spontané, inclassable, et profondément humain.
AIMER SES ENFANTS ICI ET AILLEURS : HISTOIRES TRANSCULTURELLES de Marie Rose Moro. Odile Jacob, 262 pages, 22,50 €.
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